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Aphasie-et-LANGAGE

Publié dans : Aphasie-et-LANGAGE
Mardi 13 juin 2006 2 13 /06 /Juin /2006 00:20
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58 Aphasie chez les polyglottes (9)
 

3.5. Quelle(s) langue(s) faut-il choisir pour la rééducation ?

    La langue dans laquelle le patient se fait rééduquer va généralement dépendre de la langue de l’établissement dans lequel il suit sa rééducation. S’il veut être suivi dans les deux langues, il peut soit trouver une logopède bilingue ou soit aller chez deux logopèdes, mais ces solutions ne sont pas toujours faciles à réaliser. En ce qui concerne Madame HH., la rééducation qu’elle a entreprise suite à sa sortie de William Lennox se déroule en français.
 

Pour Paradis (1989), il faut d’abord réaliser un bilan dans les différentes langues avant de se prononcer. Ensuite, il est important de tenir compte de deux critères à savoir la langue de la communauté dans laquelle le patient va vivre à sa sortie et du niveau d’altération respectif de chacune de ses langues. Pour lui, la réalisation d’une thérapie dans une langue peut parfois influencer la récupération dans une autre langue, mais il ne sait pas quelle en est la cause. C’est aussi ce qu’observent Voinescu et al.(1977) lors de la rééducation de C.A., puisque la rééducation réalisée dans une seule de ses langues a eu pour conséquence des progrès dans ses autres langues.

 

Pour Wald (1959)[1], il vaut mieux réaliser la rééducation dans une seule langue, car si on la réalise dans plusieurs langues à la fois, cela va en fait gêner la récupération.

 

Pour Paradis (1999), les effets de la thérapie se feront sentir dans tous les paramètres communs à deux langues mais pas dans les aspects de la langue dont les paramètres diffèrent. Il suggère par exemple que suite à un travail au niveau sémantique dans une langue, on observera plus facilement un transfert dans l’autre langue puisque le degré de similitude entre les langues est plus important à ce niveau par rapport au niveau phonologique par exemple. Paradis s’attend aussi à une interaction entre la distance du point de vue de la structure qui existe entre les langues et le type d’aphasie. C'est-à-dire qu'au plus les deux langues d'un bilingue ont des structures similaires, au plus elles devraient présenter le même type d'aphasie, alors que des langues de structures éloignées présenteraient plus facilement des aphasies de type différent.

Il signale aussi que l’échec d’une rééducation dans une langue ne signifie pas forcément qu’une rééducation dans la seconde langue du patient sera elle aussi un échec.

 

Pour Galvez et Hinckley (2003), le choix du type de traitement ainsi que son résultat vont être influencés par les processus d’apprentissage et de mémoire ainsi que par les liens théoriques entre les deux langues. Pour soutenir ceci, il cite comme exemple que la mémoire impliquée lors de l’apprentissage d’une langue première ne serait pas la même que celle impliquée dans l’apprentissage d’une langue seconde. Dans le premier cas, l’apprentissage semble dépendre de la mémoire implicite alors que dans le second, il semble dépendre de la mémoire explicite.

Leur patient (R.P.) qui était atteint d’une aphasie transcorticale motrice n’a pas montré de transfert des résultats obtenus suite à une thérapie en L2. Il n’a pas montré non plus un transfert des résultats obtenus en L2 vers L1.

 

Dans le cas d’un patient avec la même histoire de bilinguisme que Madame HH., il est peu probable qu’un transfert s’effectue des résultats positifs obtenus lors d’une rééducation en français vers les capacités en néerlandais. En effet, il n’aurait pas acquis ces langues dans le même contexte ni au même âge et ces langues présentent des structures différentes.

Cependant, il est possible qu’une rééducation au niveau du système sémantique en français ait pour conséquence une réduction des erreurs d’origine sémantique aussi bien en néerlandais qu’en français, puisqu’il est généralement postulé que le système sémantique est commun aux deux langues.

 
3.6.  Conclusion
 

Nous avons vu tout au long de ce chapitre que beaucoup de facteurs venaient influencer aussi bien les déficits langagiers que leur récupération, et que l’importance de leur influence était mal connue. Plusieurs chercheurs ont proposés différentes théories pour expliquer ces phénomènes, mais aucune ne paraît entièrement satisfaisante. Elles ouvrent néanmoins des pistes pour des recherches futures.

Le choix de la langue ou des langues à effectuer pour réaliser la rééducation ne rencontre pas plus de consensus, et les processus à l’origine des transferts des effets positifs d’une rééducation obtenus dans une langue vers l’autre langue ne sont pas très bien connus. Madame HH. a choisi d’effectuer sa rééducation en français, vraisemblablement parce qu’il s’agit de la langue de son environnement social et familial. De plus, son déficit en néerlandais est apparemment léger et similaire à son déficit en français, il n’y avait donc pas plus de raisons de rééduquer cette langue qu’elle utilise assez peu.



[1] Wald, I. (1958). Zagadnienie afazi poliglotow postepy. Neurologia, Neurochirurgia, Psychiatria Polska, 4, 183-211, cité dans Voinescu, I. et al. (1977).

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Publié dans : Aphasie-et-LANGAGE
Mardi 13 juin 2006 2 13 /06 /Juin /2006 00:10
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 57 Aphasie chez les polyglottes (8)

 
 3.3. Les facteurs influençant les déficits et la récupération
 

Un série d’auteurs dont Lebrun (1976) et Critchley (1974) considèrent que des facteurs psychologiques, émotionnels et sociolinguistiques influencent le processus de récupération des différentes langues.

 

Selon Lebrun (1982)[1], la langue de l’environnement peut être mieux récupérée car elle va être plus stimulée.

 

Pick (1921)[2] s’intéresse à l’automatisation des langues. Il propose que la récupération commence par la langue qui était la plus automatisée au moment de la lésion et s’achève par la langue qui l’était le moins.

Potzl (1925)[3] considère que la sévérité de l’aphasie joue un rôle important : au plus l’aphasie sera sévère, au moins il y aura de chance que la récupération des différentes langues soit parallèle.

 

Galloway (1978) dresse une liste plus importante de ces facteurs. Il s’agit du lieu, de l’étendue et de la sévérité de la lésion, du contexte d’apprentissage ainsi que de l’âge d’apprentissage, de l’ordre et de la modalité d’acquisition, du degré de fluence prémorbide, de la langue utilisée par l’équipe hospitalière, de la langue travaillée en rééducation logopédique, de la fréquence prémorbide d’usage des langues, de variables sociales et affectives, de la dominance cérébrale et des styles de traitement.

 

On peut donc voir que tout un tas de facteurs sont cités comme pouvant avoir une influence sur la récupération. Mais, ceux-ci n’expliquent pas pourquoi l’influence d’un facteur plutôt que celle d’un autre va prédominer.

 

3.4. Les différentes propositions expliquant les différents patterns de déficit et la façon dont les récupérations s’opèrent.

Deux théories sont très souvent citées au travers des différents articles portant sur l’aphasie chez les bilingues. Il s’agit de la théorie de Pitres (1895)[4] et de la théorie de Ribot (1906)[5].

Selon la théorie de Pitres (1895), l’ordre de récupération est fonction de la fréquence à laquelle ces langues étaient utilisées avant la lésion, de leur familiarité. La récupération du patient M.B. étudié par Galloway (1978) est fortement influencée par la fréquence d’utilisation de ces langues avant la lésion, mais cette théorie ne suffit pas pour expliquer complètement le processus de récupération.

Pour le patient C.A. de Voinescu et al. (1977), les langues qu’il pratiquait le plus avant son accident étaient mieux préservées que sa langue maternelle.

Selon la théorie de Ribot (1906), l’ordre de récupération des langues est identique à celui de l’acquisition de ces langues.

 

Obler et al. (1977) ont plus spécifiquement étudié l’influence de l’âge auquel survient la lésion par rapport à la récupération des langues des aphasiques bilingues et ils ont étudié la réalité de la loi de Ribot et de Pitres en fonction des groupes d’âge. Ils concluent que la loi de Ribot n’a de valeur prédictive pour aucun groupe d’âge, elle s’applique dans 50 % des cas. Alors que la loi de Pitres a une valeur prédicitve pour les sujets dont l’âge est inférieur à 60 ans. En effet, elle s’applique jusqu’à 78 % des cas pour les personnes de moins de 30 ans. Ils pensent que lorsque l’âge augmente, la détérioration du cerveau qui l’accompagne semble influencer la façon dont se déroule le récupération de l’aphasie chez les polyglottes.

 

D’autres chercheurs ont aussi émis leur hypothèse :

-        Minkowski (1927)[6] : il propose qu’une langue qui est parlée et écrite par une personne aura plus de chance d’être récupérée plus vite qu’une langue qui n’est que parlée. La capacité de visualiser un mot écrit peut faciliter l’accès du patient au mot oral.

-        Leischner (1948)[7] : pour lui, une lésion au gyrus supramarginal a pour conséquence soit qu’une seule langue reste disponible, ou soit que le patient effectue des mélanges entre ses différentes langues. Ce serait en fait le processus de passage d’une langue à l’autre qui serait touché.

-        Paradis (1984) : quand un aphasique utilise une de ses langues, le seuil d’activation de l’autre est automatiquement augmenté, c’est-à-dire que cette langue va être inhibée pour éviter toute interférence. Cependant, même chez les aphasiques, cette langue ne sera pas totalement inhibée sauf lors des cas sévères de récupération sélective sans compréhension.

-        Paradis et Nilipour (1995) : un même déficit peut avoir différentes manifestations de surface dans deux langues différentes selon le degré avec lequel chaque langue fournit des opportunités au déficit d’influencer le traitement. Par exemple, une lésion de la voie d'adressage en lecture va beaucoup plus se remarquer en anglais, qui est une langue assez opaque par rapport à l'espagnol qui est une langue beaucoup plus transparente.

 

Lambert et Fillenbaum (1959)[8] expliquent que le contexte d’apprentissage va avoir des conséquences sur les représentations des langues dans le cerveau. En effet, les personnes qui ont appris différentes langues dans le même contexte ont plus de chance d’avoir leurs langues représentées dans les mêmes zones du cerveau par rapport à quelqu’un qui aurait appris les langues dans différents contextes et pour qui les langues seraient représentées dans des zones différentes. En cas de lésions, cela impliquerait donc que des personnes qui ont acquis des langues dans des contextes différents auraient des atteintes différentes dans leurs différentes langues alors que des personnes ayant acquis leurs langues dans des contextes similaires auraient plutôt des déficits similaires dans leurs langues. Cela ne correspond pas tellement à ce que j’ai observé chez madame HH. qui avait acquis le français et le néerlandais dans des contextes très différents, mais qui présentait tout de même des déficits semblables dans ses différentes langues. Gollan et Kroll (2001) considèrent eux aussi que les langues des bilingues peuvent être représentées dans des zones distinctes du cerveau et que l’histoire de l’acquisition de ces langues peut déterminer leur localisation dans celui-ci. Néanmoins, ils signalent aussi que dans la plupart des cas on retrouve un ensemble de déficits similaires au travers des langues de l’aphasique bilingue.

 

Cette hypothèse a connu quelques critiques pour ses deux versants, c'est-à-dire d'une part l'hypothèse d'un déficit similaire pour des langues apprises dans le même contexte, et d'autre part, l'hypothèse d'un déficit différent pour des langues apprises dans des contextes différents. Je vais détailler ces critiques ci-dessous.

 

L’hypothèse d’un déficit similaire pour des langues apprises dans un même contexte ne correspond pas à ce que Paradis et Goldblum (1989) ont observé chez un patient aphasique trilingue (A.M.). Ce patient avait acquis le gujarati et le malgache durant l’enfance. La première langue était celle de ses parents et amis, alors que la seconde était celle de la population locale. Il avait de plus effectuer sa scolarité en français (après 6 ans) et utilisait cette langue à son travail. Ainsi, pour les auteurs, le malgache et le gujarati avaient été acquis de manière similaire alors que le français l’avait été de manière différente. Et pourtant, après son opération d’un kyste dans la zone prérolandique droite, seul le gujarati était atteint. Ce patient présentait donc une aphasie sélective. Quatre mois après son opération, il a commencé à récupérer le gujarati. Cependant, au fur et à mesure de sa récupération, il avait de plus en plus de difficultés avec une autre langue, le malgache. Quatre ans après son opération, il avait récupéré toutes ses langues.

 

Paradis et Golblum proposent différentes hypothèses pour expliquer ce qui est arrivé à A.M.. Premièrement, toutes les langues du patient pourraient être localisées dans des zones différentes. Cela permet d’expliquer qu’une seule langue ait été touchée au départ, ou qu'une langue ait été touchée plus qu'une autre, mais ne permet pas d’expliquer pourquoi le patient montrait des déficits dans le malgache au fur et à mesure qu’il récupérait le gujarati.

Deuxièmement, il pourrait exister une différence dans la latéralisation des langues.

Troisièmement, il pourrait s’agir d’une manifestation hystérique, mais Paradis et Goldblum pensent que cette hypothèse est peu probable.

Quatrièmement, les déficits du patient pourraient être expliqués par un certain degré d’inhibition, c’est-à-dire une variation du niveau d’activation des langues. La langue déficitaire ne serait pas perdue, mais inhibée.

On peut aussi ajouter une cinquième explication (Paradis, 1987), ce serait le mécanisme de "switching" qui serait touché, c'est-à-dire le mécanisme qui permet de passer d'une langue à une autre. Si une lésion empêche le fonctionnement normal de ce mécanisme, cela peut avoir deux conséquences: soit le patient ne peut plus utiliser qu'une seule de ses langues, soit il passe d'une langue à l'autre sans savoir effectuer de contrôle sur ce passage.

 

Le deuxième versant de l'hypothèse de Lambert et Fillenbaum n'est pas non plus confirmé par ce que Sasanuma et Park (1995) ont observé chez leurs deux patients bilingues coréens-japonais. Le premier patient avait vécu dans un environnement unilingue coréen jusque l'âge de 6 ans puis avait suivi sa scolarité en japonais jusque l'âge de 15 ans. Le deuxième patient avait vécu dans un environnement unilingue coréen jusque l'âge de 18 ans puis avait poursuivi sa scolarité en japonais au Japon. Dans les deux cas, les patients avaient par la suite travaillés dans un milieu bilingue. On peut donc conclure suite à ceci que les deux langues de ces patients ont été acquises dans des contextes très différents, et on peut s'attendre selon Lambert et Fillenbaum à des déficits très différents. En fait, ce n'est pas ce qui a été observé. Le premier patient a montré des déficits similaires pour ses deux langues en compréhension auditive, en lecture et en écriture. Cependant, il a tout de même montré un déficit plus important en japonais pour l'expression orale. En ce qui concerne le second patient, il présentait le même tableau de déficits dans les deux langues bien que l'expression orale et l'écriture soient un peu plus faibles pour le japonais.

 

L'existence de déficits différents pour des langues acquises dans des contextes différents trouve une autre explication auprès de Paradis (1999). Pour lui, lorsque la deuxième langue du bilingue a été acquise tardivement, il se peut que d’autres zones du cerveau soient activées quand le bilingue l’utilise par rapport à sa langue maternelle. Néanmoins, il considère que les compétences linguistiques des deux langues sont représentées au même endroit du cerveau, mais il pense qu’un bilingue qui a appris sa seconde langue tardivement ne maîtrise pas parfaitement la langue et qu’il doit avoir recours à des moyens de compensation, par exemple en se servant de ses compétences pragmatiques. Et c’est l’utilisation de ces moyens qui va provoquer l’activation d’autres régions du cerveau quand le bilingue utilise sa seconde langue.

 

Pour Ovcharova (1968)[9], le différence de structure entre les différentes langues va aussi influencer leur récupération. Pour elle, au plus ces langues auront des structures similaires, au plus leur récupération risque de se passer de la même manière.

Cette hypothèse est soutenue par ce que Sasanuma et Park (1995) ont observé chez un de leurs patients bilingues coréen-japonais. Ces deux langues sont en fait structurellement semblables à beaucoup de points de vue. Elles s'attendaient donc à ce que d'une part, les déficits et la récupération soient similaires dans les deux langues et à ce qu'un transfert des effets obtenus dans une langue s'effectue. Ainsi, une thérapie du langage avait été mise en place uniquement en coréen avec un de leur patient. Après trois mois de thérapie, Sasanuma et al. notent une amélioration significative dans les quatre modalités et dans les deux langues (sauf pour la modalité écrite en japonais). On peut donc voir qu'il y a eu un transfert entre les acquisitions effectuées en coréen vers le japonais. Ceci nous fait aussi penser qu'une récupération similaire ou un transfert dépend plus de la similarité structurelle que de l'âge d'acquisition ou que du contexte d'acquisition qui étaient très différentes pour chacun des cas étudiés par Sasanuma et al.



<[1] Lebrun, Y. (1982). L’aphasie chez les polyglottes. Linguistique, 18, 129-144, cité dans Paradis, 1989.

[2] Pick, A. (1921). Zur erklärung gewisser ausnahmen von der sogneannten ribotschen regel. Abhandlungen aus der neurologie, psychiatrie, psychologie und ihren grenzgebieter. 151-167, cité dans Paradis, M. (1989).

[3] Pötzl, O. (1925). Über die parietal bedingte aphasie und ihren einfluss auf das sprechen mehrerer sprachen. Z. Gestamte Neurol. Psychiatrie, 96, 100-124.

[4] Pitres, A. (1895). Etude sur l’aphasie. Revue de Médecine (Paris), 15, 873-899, cité dans Obler, L. K., Albert, M. l. (1977).

[5] Ribot, T. (1881). Les maladies de la mémoire. Paris : Librairie Germer Bailliere et Cie. 146-147, cité dans dans Obler, L. K., Albert, M. l. (1977).

[6] Minkowski, M. (1927). Klinischer beitrag zur aphasie bei polyglotten, speziell im hinblick auf das schweizerdeutsche. Schweizer Archiv für Neurologie und Psychiatrie, 21, 43-72, cité dans Paradis, M., Goldblum, M.-C. (1989)

[7] Leischner, A. (1948). Uber die aphasie der mehrsprachigen. Archiv fuer Psychiatrie und Nervenkrankerheiten, 10, 731-775, cité dans Perecman (1984).

[8] Lambert, W., Fillenbaum, S. (1959). A pilot study of aphasia among bilinguals. Canadian Journal of Psychology,13, 28-34, cité dans Paradis, M., Goldblum, M.-C. (1989)

[9] Ovcharova, P., Raichev, R., Geleva T. (1968). Afaziia u poligloti. Nevrol. Psikhiatr. Nevrokhir. , 7, 183-190, cité dans Paradis, M. (1989).

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Mardi 13 juin 2006 2 13 /06 /Juin /2006 00:00
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56  Aphasie chez les polyglottes (7)

 

SOMMAIRE du TRAVAIL   SUITE Message 8

3.  Comment se passe la récupération des différentes langues?

 3.1.  Introduction

 

De manière générale dans la littérature, différents patterns de récupération ont été décrits à partir de l’observation des patients. Ce phénomène de récupération n’est en fait pas encore très bien compris et différents facteurs sont considérés comme influençant l’ordre ou l’importance de la récupération des différentes langues. Cependant, plusieurs théories ont vu le jour pour tenter de trouver une explication à ce phénomène.

 

 3.2.  Les différents patterns de récupération

 

Paradis (1989) relève 9 patterns différents de récupération :

 

-        Parallèle : quand les deux ou plusieurs langues présentent un déficit similaire et qu’elles se restaurent à la même vitesse.

 

-        différentiel : quand le déficit est d’un degré différent dans chaque langue par rapport à la maîtrise prémorbide.

 

-        successif : quand une langue ne réapparaît que lorsqu’une autre a déjà été récupérée de manière maximale.

 

-        Antagoniste : quand une langue régresse au fur et à mesure que les autres progressent. Gollan et Kroll (2001) suggèrent que, dans ce pattern, les représentations des langues sont relativement intactes, mais que la lésion doit se situer au niveau d’un mécanisme qui contrôle l’accès aux représentations de chaque langue. Cette explication convient aussi pour expliquer la situation des deux patterns suivants.

 

-        Sélectif : quand le patient ne peut récupérer l’usage de l’une ou de plusieurs de ses langues.

 

-        Mélangé : quand le patient mélange de manière systématique et inappropriée les caractéristiques des différents langues et cela à n’importe quel niveau ou à tous les niveaux de la structure linguistique (ex. : phonologie, morphologie, syntaxe, lexique, sémantique). Ces mélanges se font sans respect des règles pragmatiques et sociolinguistiques de communication (Rossi et al, 2003). Ces chercheurs parlent de « mixing » lorsque le mélange se produit dans la même phrase, et de « switching » lorsque le mélange se produit au cours de phrases différentes. Pour Perecman (1984), le mélange entre les langues est un phénomène normal aussi bien pour les bilingues aphasiques que non aphasiques s’ils se produisent au niveau lexical. Par contre, la situation devient anormale lorsque les mélanges se produisent à d’autres niveaux. Perecman attire aussi l’attention sur un type particulier, assez inhabituel, de mélange, à savoir les traductions spontanées. Dans ce cas, le patient traduit spontanément soit une de ses propres productions soit celle d’une autre personne  dans une deuxième langue. Les segments traduits peuvent concerner des mots ou une phrase entière. Elle note aussi, en parlant du patient H.B., que ces traductions spontanées peuvent se produire alors que le patient est incapable de réaliser cette tâche lorsqu’on lui en fait la demande.

 

-        Antagonisme alterné : C’est une variante de la récupération antagoniste. Pendant des périodes alternées, le patient a seulement accès à une de ses langues. Le premier cas d’antagonisme alterné a été décrit pas Paradis, Goldblum et Abidi (1982). Le patient peut seulement parler une seule langue, et la langue disponible change lors de périodes consécutives.

 

-        Aphasie différentielle : Le patient présente des déficits différents d’une langue à l’autre, à tel point que l’on pourrait parler de sous-types d’aphasie différents pour ses différentes langues.

 

-        Aphasie sélective : ce pattern renvoie à un déficit important dans une des langues alors qu’il n’y a pas de déficits dans la ou les autre(s) langue(s).

 

 

En ce qui concerne l'aphasie de Madame HH., elle semble plutôt relever du type parallèle. Cependant, ses capacités prémorbides exactes n’étant pas très bien connues, il est difficile de dire si la perte causée par la lésion n’est pas un peu plus forte dans une langue que dans l’autre.

 

On peut aussi relever que cette patiente commet des mélanges entre les deux langues. Cependant, d’après ce qu’elle dit, et c’est en fait extrêmement probable, elle a toujours un peu mélangé les deux langues. C’est une patiente qui parle beaucoup, ce qui fait que lorsqu’elle est dans une tâche de dénomination, et qu’elle ne trouve pas le mot dans la langue demandée, elle va essayer de le trouver dans l’autre langue, elle va décrire à quoi sert l’objet en question, où on le trouve… ce qui constitue autant d’amorces pour activer l’entrée lexicale dans l’autre langue. Ceci a pour effet que lorsqu’elle connaît un mot dans une langue, il est rare qu’elle ne le trouve pas dans l’autre langue. Les mélanges de la patiente sont donc plutôt une stratégie pour résoudre le manque du mot et sont donc plutôt appropriés. De plus, ces mélanges se réalisent uniquement au niveau de mots isolés. Etant donné tout ceci, il est donc peu probable qu’elle relève du pattern « mélangé ». Rossi et al. (2003) observent aussi cette stratégie chez leur patiente (D.M.) pendant son testing. Cependant, ces chercheurs considèrent que leur patientes produisait quand même des mixing pathologiques lors du discours spontané. Ils expliquent cette différence en disant que le contexte d’un test standardisé est différent de celui d’une conversation normale et que cette dernière peut mettre plus facilement en évidence un mixing pathologique. En ce qui concerne madame HH., celle-ci ne produisait pas non plus de mixing en spontané.



Paradis (1989) précise aussi qu’un pattern de récupération peut succéder à un autre ou même que deux patterns de récupération différents peuvent se dérouler en même temps à condition qu’il y ait plus de deux langues en jeu. Par exemple, une première et deuxième langue peuvent être récupérées de manière parallèle alors que dans le même temps, une troisième langue peut régresser.


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Lundi 12 juin 2006 1 12 /06 /Juin /2006 00:20
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 55 Aphasie chez les polyglottes (6)
 

2.4. La traduction de tests existants dans une langue

Pour Paradis (1999), cette solution n’est pas satisfaisante à cause des différences structurales entre les langues, de la fréquence d’utilisation de certaines constructions et des habitudes culturelles qui ont une influence par exemple sur la fréquence des mots ou la familiarité avec certains objets.

 

Le fait de traduire un test existant dans une langue offre l’avantage de pouvoir comparer les performances du patient dans les deux langues pour les mêmes items. Par contre, cette possibilité a des inconvénients. Ainsi, au niveau des mots, elle ne garantit absolument pas que les mots une fois traduits font toujours intervenir les mêmes variables. Ainsi, la longueur, la structure syllabique, le voisinage orthographique… changent énormément une fois les mots traduits. En ce qui concerne la fréquence, celle-ci devrait d’autant plus varier entre les langues que les situations socio-économiques ou que les habitudes culturelles de personnes qui parlent ces langues sont éloignées. Cet inconvénient se pose aussi au niveau des phrases. En effet, les structures d’une langue ne correspondent pas forcément à celles d’une autre langue, une simple traduction n’est donc pas pertinente.

 

Pour Paradis (1999), il ne faut pas se contenter de traduire les stimuli, mais il faut plutôt les transposer en se servant des critères qui avaient été utilisés lors de la construction du test que l’on désire traduire, et cela afin de pouvoir évaluer réellement un même déficit sous-jacent. En ce qui concerne la traduction que j’ai réalisée, je n’ai pas pu effectuer une sélection des mots suivant les critères du Lexis étant donné que je n’ai pu avoir accès à des bases de données lexicales en néerlandais.

 

Sasanuma et al (1995) se sont servis de la traduction d'un test japonais en coréen pour évaluer deux patients bilingues coréen-japonais. En japonais, il s'agissait du "Test for Differential Diagnosis of Aphasia" (TDDA) de Sasanuma et al. (1978), qui est devenu en coréen : "the Korean Aphasia Test Battery" de Park et al. (1992). Lorsque Park et al. ont traduit la batterie, ils ont conservé l'organisation générale du test ainsi que la complexité linguistique des tâches demandées.

 

Pourtant, j’ai tout de même décidé d’utiliser cette façon de tester avec Madame HH. pour la dénomination orale car celle présente dans batterie de Paradis ne me satisfaisait pas. En effet, cette dernière est réalisée à partir de 10 objets et ne permet de voir quelles sont les variables qui influencent les résultats du patient, ni de voir quelle est l’étendue du manque du mot du patient.

Deux variables étaient principalement testées dans le Lexis, à savoir, la fréquence et la longueur. En ce qui concerne la fréquence des items, je n’ai pas pu avoir accès à une base de données lexicales en néerlandais, je ne suis donc pas totalement sûre que la fréquence est la même en néerlandais et en français. Cependant, madame HH. vient d’un pays voisin, les Pays-Bas, avec une situation économique et des habitudes culturelles qui ne sont pas très éloignées des nôtres. De plus, durant les 25 dernières années, elle a habité en Belgique et a continué à utiliser un peu son néerlandais. Selon tous ces éléments, il est probable que les fréquences pour ces items soient donc presque similaires dans ses deux langues.

 

En ce qui concerne la longueur des items, elle ne reste pas systématiquement la même une fois les mots traduits. En fait, les mots fréquents utilisés dans le Lexis ont tendance à être plus courts en néerlandais qu’en français, et les mots rares ont tendance à être plus longs, on ne peut donc pas se fier à la note globale que la patiente obtient pour les mots courts et les mots longs en néerlandais, puisque la fréquence viendrait biaiser l’interprétation. Cependant, si on regarde les variations dues à la longueur pour chaque fréquence, il ne semble pas y avoir d’effet de longueur. Pour plus de clarté, j’ai renoté ci-dessous le nombre d’erreurs par sous-catégories lors de la passation du Lexis en néerlandais.

 
 
fréquence
fréquent

Moyennement fréquent

Peu fréquent

Très peu fréquent

longueur

1 syllabe

1/17
2/13
2/10
4/5

2 ou 3 syllabes

0/3
0/7
3/10
9/15
 

Malgré la différence parfois assez forte dans le nombre d’items par sous-catégorie, il semble assez clair que la longueur n’exerce pas véritablement d’influence. La situation idéale pour être sûr de cette interprétation serait de constituer une liste de mots qui rencontrent les mêmes caractéristiques de longueur et de fréquence aussi bien en français qu’en néerlandais.

 

On peut donc conclure que, bien que l’adaptation de l’épreuve en néerlandais soit imparfaite et donc qu’elle ne permette pas de respecter à 100% ce qui avait été mis en place lors de la construction de l’épreuve en français, elle permet néanmoins d’obtenir des résultats au niveau de l’influence des variables qui, même s’ils doivent être pris avec méfiance, sont tout de même plus précis que ce qu’on aurait obtenu avec l’épreuve de dénomination de la batterie de Paradis.

 

Je n’ai pas traduit d’autres épreuves que celles de la dénomination orale pour plusieurs raisons. D’une part, je pense que c’est cette épreuve qui se prêtait le mieux à la traduction, et dont les résultats conservaient le plus de signification. Et, d’autre part, je pense qu’il aurait été bien plus complexe de traduire une épreuve de phonologie ou de morpho-syntaxe tout en essayant que les résultats en néerlandais conservent un sens.

 

2.5. La comparaison des résultats de tests existants dans chacune des langues.

        Ce dont il faut absolument tenir compte pour réaliser cette comparaison, c’est que les tests utilisés dans les différentes langues soient équivalents, au niveau des types de tâches proposées, de leur niveau de difficulté, des variables impliquées… Il faut aussi tenir compte des buts dans lesquels ces tests ont été réalisés.

Il s’agit sans doute de la manière d’évaluer les différences entre les deux langues qui donne lieu au plus de difficultés lors de l’interprétation, car il peut devenir très difficile de savoir si une différence entre les résultats aux deux ou plusieurs langues est plutôt à interpréter en terme de différence réelle de compétence résiduelle ou en terme de différences dans la difficulté des tâches.

 
2.6. Conclusion
 

Suite à la passation de ces épreuves, j’ai pu me rendre compte que le tableau de déficits de madame HH. était similaire dans les deux langues, du moins pour les compétences testées par les épreuves qu’elle a réalisées.

Cependant, il aurait pu être intéressant de faire passer des épreuves en français et en néerlandais équivalentes plus précises, notamment sur l’effet de certaines variables, comme par exemple, la classe grammaticale. Il aurait aussi été intéressant d’approfondir l’examen de ses productions écrites pour les mots qui se prononcent pratiquement de la même façon en néerlandais et en français et pour lesquels elle a tendance à intégrer des caractéristiques des deux mots. Par exemple, alors qu’elle réalisait une épreuve de dénomination écrite en néerlandais, elle va notamment écrire « tulip » (tulp – tulipe) et « sigarette » (sigaret - cigarette).

 

Lors de cet examen j’ai essayé de respecter les critères énoncés plus haut, cependant, un biais a été présent tout au long de l’évaluation. Toutes les consignes ont été données en français et la patiente en dehors des réponses aux tâches m’a toujours parlé en français. Il aurait donc aussi été intéressant de voir si les interférences avec le français n’auraient pas été plus faibles si les consignes de la partie en néerlandais avaient été données par un néerlandophone.

 

De manière plus générale, nous avons vu dans cette section qu’il existait différents moyens d’évaluation de l’aphasie chez les polyglottes, chacun ayant ses avantages et ses inconvénients.

Le choix parmi les différentes façons de tester va surtout dépendre des buts que l’on se fixe lors de notre évaluation, mais aussi de la disponibilité des instruments. En effet, les batteries de Paradis ne reprennent pas tous les couples de langues possibles et il n’est pas toujours possible de construire une version équivalente soi-même.

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54  Aphasie chez les polyglottes (5)

SOMMAIRE du TRAVAIL   SUITE Message 6

2.3  Critiques de la batterie de Paradis

        Cette batterie, comme dit plus haut, présente les avantages d’être un outil culturellement et linguistiquement équivalent au travers des langues, de ne pas être trop longue et d’évaluer les différentes langues à différents niveaux et selon différentes modalités. Néanmoins, cette batterie connaît aussi plusieurs inconvénients.

Premièrement, cette batterie manque parfois de précision. Elle serait plutôt à envisager comme un instrument de première ligne à partir duquel on peut avoir une idée du tableau global des déficits dans chacune des langues du patient. A partir de ces données, on pourrait alors approfondir l'évaluation dans chacune des langues si nécessaire. Cependant, étant donné le but de Paradis (1987), il est vrai qu'il n'est pas indispensable d'avoir une évaluation très précise pour déterminer quelle est la langue la mieux conservée, et s'il y a des différences, à quels niveaux de la structure de la langue elles surviennent. De plus, il souligne que cette batterie n'a pas été réalisée dans le but de différencier entre les différents types d'aphasie, mais qu'elle peut tout de même être utilisée comme un instrument de « screening ».

Un deuxième inconvénient est qu’en voulant supprimer l’influence des habitudes de lecture antérieures à l’accident, du niveau d’éducation, Paradis a, par exemple, pour la lecture et l’écriture de mots choisi dans chaque cas 5 mots concrets (Paradis, 1987). Cependant, ces mots, en plus d’être concrets, sont aussi courts (maximum 5 lettres), et n’ont pas non plus été contrôlés au niveau de la fréquence. Il est donc relativement difficile à partir de ce type de tâches de tirer des conclusions quant à ce qui influence véritablement les résultats de la patiente et si les variables exerçant une influence sont les mêmes dans les deux langues. C’est pour cette raison que j’ai décidé de présenter à la patiente une traduction de l’épreuve de dénomination orale du Lexis en néerlandais plutôt que l’épreuve de Paradis. De plus, dans la version néerlandais-français de la batterie, les mêmes mots étaient présentés en dénomination dans les deux langues.

Paradis (1987) explique aussi qu’il a cherché à minimiser le risque qu’un niveau de compétence prémorbide faible soit à l’origine de faibles résultats aux épreuves tout en étant bien conscient que cela pourrait avoir pour conséquence que des déficits subtils pourraient passer inaperçus. C’est dans ce cas que se trouvait Madame HH., puisque, d’une part, elle avait un niveau de bilinguisme assez élevé et que d’autre part, son déficit était relativement léger.

 

Malgré tous ces arguments, cette batterie est néanmoins valide. En effet, le but de Paradis (1987) est qu’un score déficitaire à la batterie puisse être sans équivoque considéré comme la conséquence d’un trouble langagier et pas comme la conséquence d’une faiblesse langagière antérieure à l’accident. S’il veut atteindre ce but, il est donc logique que les épreuves ne soient pas trop complexes. Cela a malheureusement pour conséquence que l’on risque de passer à côté de certains déficits lorsque l’on fait passer cette batterie à des personnes qui avaient un niveau élevé de compétences dans chaque langue et qui ont une aphasie légère.

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 53  Aphasie chez les polyglottes (4)

SOMMAIRE du TRAVAIL   SUITE Message 5

2. Comment évaluer les aphasiques polyglottes?


 2.1. Introduction
 

L’anamnèse du patient est fondamentale pour connaître le mieux possible la maîtrise qu’il avait de ses différentes langues avant l’accident, si celles-ci étaient des langues premières ou des langues secondes, si celles-ci étaient encore pratiquées régulièrement avant l’accident…. C'est par rapport à cette maîtrise antérieure à l’accident pour chacune des langues que doit être établi le degré de bilinguisme (Dronkers et al, 1995). Il est en effet plus que probable qu'un polyglotte n'ait pas exactement la même maîtrise pour chacune de ses langues, des déficits pourraient donc être dus à des lacunes prémorbides plutôt qu'être les conséquences des lésions cérébrales.

Ensuite, il est fondamental d’évaluer les deux langues du patient pour plusieurs raisons (Paradis, 1999). Premièrement, il est possible qu’un même déficit s’exprime plus ou moins fort suivant les caractéristiques de la langue. On risquerait donc de passer à côté de certains déficits qui permettraient d’affiner le diagnostic si l’on évaluait qu’une langue. Deuxièmement, si une langue n’est plus ou peu accessible, il faut pouvoir évaluer si une seconde langue peut être utilisée comme moyen de communication. Troisièmement, il faut évaluer quelle est la langue qui est la plus disponible pour le patient, et cette évaluation ne peut se faire sur base du contexte d'acquisition, de l'utilisation ou du niveau de maîtrise prémorbide des différentes langues (Paradis, 1995). Ces données, comme nous le verrons plus tard, ne permettent pas d'obtenir cette information.

Pour Grosjean (1989), il est important que le patient soit examiné par un monolingue dans chacune de ses langues et par un bilingue lorsqu’on étudie deux langues simultanément. Cela a pour but que, lorsqu’on évalue une langue du patient, l’autre soit totalement désactivée puisque le patient sait qu’il a une personne monolingue en face de lui, alors que s’il avait une personne bilingue en face de lui, il pourrait mettre en place une stratégie communicative de mélange entre les langues. Par contre, lorsque le patient est étudié en mode bilingue, il est important qu’il ait une personne bilingue en face de lui pour qu’il se sente totalement libre dans les mélanges qu’il va réaliser.

Les conditions visées par Grosjean n’ont pas été réalisées avec madame HH. étant donné que je ne suis pas parfaite bilingue et que les consignes ont été données en français.

2.2. Les tests créés pour les aphasiques polyglottes


 la « MAE : multilingual aphasia examination » de Benton et Hamsher (1978, 1989).

Ce test est disponible pour 7 langues (le chinois, le français, l’espagnol, le portugais, l’anglais, l’italien et l’allemand). Ces différentes versions sont fonctionnellement équivalentes au niveau du contenu mais il ne s’agit pas que d’une simple traduction d’un test identique. Ce test est composé de 7 parties : dénomination d’images, répétition de phrases, association contrôlée de mots prononcés (ex. : fluence de mots), l’orthographe, une version du token test, compréhension auditive de mots et de phrases et compréhension à la lecture de mots et de phrases.

Deux échelles d’évaluation sont inclues dans le MAE, la première évalue l’articulation, la cotation s’étend de 0 (mutique ou discours incompréhensible) à 8 (normal). La deuxième échelle d’évaluation concerne la réalisation de l’écriture, elle s’étend de 0 (écriture illisible) à 8 (bonne calligraphie).

Le manuel fournit les instructions des tests, des normes sous formes de percentiles qui ont été réalisées auprès de 360 adultes normaux provenant de l’Iowa et âgés de 16 à 69 ans. Un autre échantillon de 50 patients aphasiques est inclus et peut être utilisé pour discerner les différents sous-types d’aphasie. Des données normatives pour les enfants ont aussi été inclues dans la version de 1989.

Sa durée de passation prend environ 45 minutes.


 le « test de l’aphasie chez les bilingues » de Paradis et Goldblum (1987) (« BAT » en anglais)

Cette batterie a été créée afin d’atteindre plusieurs buts (Paradis, 1987). Premièrement, son utilisation doit permettre de déterminer si une langue du patient est mieux préservée qu'une autre. Deuxièmement, grâce à elle, il doit être possible d’établir si des différences surviennent dans l'atteinte de deux ou plusieurs langues, et si c’est le cas, à quels niveaux de la langue elles se produisent.

Paradis a voulu créer un instrument qui soit suffisamment long pour pouvoir couvrir la plupart des domaines qui peuvent être atteints, tout en ayant une taille suffisamment réduite pour que ce test puisse être administré dans les différentes langues en quelques jours.

Ce test s’adresse aux bilingues, c’est-à-dire aux personnes qui savent utiliser leurs deux langues de manière pratique sans pour autant devoir fournir un effort appréciable (Paradis, 1987).

Pour Paradis (1999), les tests que l’on va choisir pour l’évaluation des langues doivent être linguistiquement et culturellement équivalents. C’est, en autre, pour cette raison qu’il a choisi de développer ce test.

Une autre raison qui l’a poussé à réaliser cette batterie est qu’elle permet de relever des informations précises quant aux différentes variables qui concernent un patient, par exemple à propos de l’histoire de son bilinguisme. Au fur et à mesure, la confrontation entre ces variables et la façon dont le patient récupère pourrait permettre de mieux comprendre l’influence de ces variables sur le mode de récupération. Elle lui permettrait aussi d’avoir une évaluation de l’effet des différents types de rééducation en fonction de différentes variables.

Paradis et ses collaborateurs ont réalisés ces batteries en prenant pour base certaines épreuves de l’examen standard de Boller et Hécaen (1979) qui vise l’évaluation des fonctions neurologiques.

Il existe toute une série de batteries de tests développées par Paradis en collaboration avec d’autres chercheurs pour évaluer les aphasiques bilingues dans un maximum de langues. De 1987 à 2000, 65 versions ont déjà été réalisées. La version française : « test de l’aphasie chez les bilingues » a été réalisée en collaboration avec Mme Golblum en 1987. Elle comprend trois parties:

-     une partie (A) commune à toutes les langues: anamnèse, l'histoire du bi-, multi-linguisme du patient et un examen neuropsychologique (mémoire, praxies, gnosies)

-        une partie (B) testant chacune des langues

-        une partie (C) testant chaque paire de langues impliquées.

Cette batterie fait intervenir 4 modalités : production orale, production écrite, compréhension auditive, compréhension écrite. 

Elle est multidimensionnelle puisqu’elle s’intéresse à différents niveaux linguistiques (phonologique, morphologique, syntaxique, lexical, sémantique), à différentes tâches linguistiques (compréhension, répétition, jugement d’acceptabilité, accès lexical, formation de phrases) et à différentes unités linguistiques (mots, phrases, paragraphes).

Elle est composée de 32 sous-tests. Chacun donne lieu à un score séparé et ceux-ci peuvent être combinés en sections (compréhension, écriture…). Ci-dessous sont détaillées les épreuves de la partie B de la batterie.

 
Expression orale

Compréhension auditive

-        discours spontané

-        répétition de mots, pseudo-mots et phrases

-        énonciation de séries

-        fluence verbale

-        dénomination

-        construction de phrases à partir de mots imposés

-        génération d’opposés sémantiques

-        morphologie dérivationnelle

-        description d’images

 

-        désignation d’objets

-        exécution de commandes

-        discrimination auditive verbale

-        compréhension syntaxique

-        recherche d’intrus parmi 4 propositions

-        recherche de synonymes parmi 4 propositions

-        recherche d’antonymes parmi 4 propositions

-        jugement grammatical

-        jugement d’acceptabilité sémantique

-        jugement de lexicalité

-        compréhension d’un texte à l’audition (3 ou 4 phrases)

 
Expression écrite

Compréhension écrite

-        copie de mots

-        dictée de mots

-        dictée de phrases

-        écriture spontanée sur un sujet de son choix

-        compréhension d’un texte écrit (3 ou 4 phrases)

-        désignation d’image ( les distracteurs sont des mots phonologiquement proches.)

-        compréhension de phrases

Lecture
Arithmétique mentale

-        lecture de mots à voix haute

-        lecture de phrases à voix haute

 

En ce qui concerne la partie C, elle comprend une épreuve de reconnaissance de traduction de mots parmi plusieurs propositions, une épreuve de génération de traduction, une épreuve de traduction de phrases, et une épreuve de jugement de grammaticalité.

Les différentes versions ne sont pas des traductions identiques, mais sont équivalentes au niveau de la complexité linguistique pour chaque tâche.

En plus des tâches décrites dans la batterie, Paradis (1987) propose de calculer différents indices ou scores à partir des échantillons de langage relevés, il y en a 322. En fait, il détaille plusieurs de ces scores pour chacun des 32 sous-tests. On peut par exemple, calculer un indice de diversité lexicale : le type/token ratio, c’est–à-dire le rapport entre le nombre de mots différents émis et le nombre total de mots et cela dans chacune des langues ; un indice proche de 1 étant le signe d’un vocabulaire diversifié.

Il propose aussi de comptabiliser le nombre de paraphasies ainsi que leurs types à partir du discours spontané et descriptif, de la répétition, de la lecture à haute voix, et cela dans chacune des langues.

En ce qui concerne la complexité syntaxique, il suggère de calculer la longueur moyenne des productions verbales des 5 plus longues phrases du patient. Cet indice serait calculé lors du discours spontané et descriptif et lors de l’écriture spontanée.

Il indique ensuite qu’il faut mesurer la fluence ainsi que l’acceptabilité sémantique des productions du patient.

La passation de cette batterie ainsi que sa correction a été standardisée afin que la cotation soit objective et donc que les résultats soient le plus fiable possible.

En ce qui concerne madame HH., j’ai réalisé avec elle plusieurs épreuves tirées de cette batterie. Mon but n’était pas de faire son bilan en français, puisqu’il était déjà réalisé par mon maître de stage. Ce n’était pas non plus de réaliser son bilan en néerlandais puisque d’une part, les épreuves de Paradis ne sont pas assez précises pour obtenir des résultats assez complets et que d’autre part, n’étant pas parfaite bilingue, évaluer le néerlandais sous tous ses aspects ne m’était pas possible.

Mon but était plutôt d’évaluer si de manière générale, ses déficits étaient similaires dans les deux langues ou si elle présentait des tableaux de compétences résiduelles différents d’une langue à l’autre. Le fait d’avoir réalisé différentes épreuves à différents niveaux et en impliquant différentes modalités m’a permis de me faire une idée face à cette question bien que mon évaluation n’ait pas été exhaustive.


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Dimanche 11 juin 2006 7 11 /06 /Juin /2006 00:00
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52  Aphasie chez les polyglottes (3)

SOMMAIRE du TRAVAIL   SUITE Message 4

1.2. Présentation de Madame HH.                                                               

Tout au long de cet exposé, je vais faire référence au cas d’une aphasique bilingue que j’ai pu observer lors de son bilan en français et à qui j’ai fait passer certaines épreuves pour évaluer si des déficits similaires existaient en français et en néerlandais. Cette patiente a été hospitalisée dans le Centre où j’effectuais mon stage durant environ un mois. Je n’ai pas réalisé une comparaison de ses compétences en français et en néerlandais à tous les niveaux de la langue, d’une part parce que son bilan en français était déjà en cours de réalisation et, d’autre part, car le temps m’aurait manqué. J’ai plutôt choisi une dizaine d’épreuves impliquant différentes modalités et différents niveaux de la langue qu’elle a alors réalisé en français et en néerlandais.

 

Madame HH. est une patiente bilingue (néerlandais - français). Elle a vécu en Hollande jusqu’à l’âge de 16 ans puis est venue en Belgique. Elle a suivi sa scolarité en néerlandais puis a fréquenté une école à Bruxelles pendant un an. Elle a suivi des cours de français et d’anglais au long de sa scolarité. Son mari ainsi que ses enfants sont francophones. La langue utilisée quotidiennement est donc le français. Le néerlandais était encore pratiqué lors de quelques contacts par an avec sa famille. Au moment de son accident, elle exerçait le métier de vendeuse.

La patiente a subi un traumatisme crânien suite à un accident de la circulation. Elle présentait à son arrivée au Centre un manque du mot, une anosognosie, ou au moins une anosodiaphorie, et des troubles de mémoire, mais pas de troubles moteurs.

Son aphasie était légère. La patiente présentait un léger manque du mot aussi bien à l’écrit qu’à l’oral ainsi qu’un léger trouble sémantique et cela aussi bien en français qu’en néerlandais. Les autres composantes du langage ne semblaient pas avoir été altérées.

La patiente présentait vraisemblablement une lésion au niveau du système sémantique, ainsi qu’un trouble au niveau de l’accès au lexique phonologique de sortie.

 

Je détaille ci-dessous l’ensemble des tâches qui ont été réalisées avec cette patiente ainsi que leurs résultats.  Les épreuves marquées d’un astérisque sont celles qui ont été réalisées en français et en néerlandais.

 

1) Langage oral

-        production orale

Les compétences communicatives de la patiente se situent au niveau 5 de l’échelle de Goodglass et Caplan (0-5), ce qui correspond à un discret handicap verbal.

Le langage spontané est fluent, parfois redondant, et présente un léger manque du mot.

La langage automatique* a été évalué par l’énumération des mois de l’année. Elle s’est réalisée sans problème aussi bien en français qu’en néerlandais.

Au niveau de la répétition*, elle a pu répéter parfaitement des mots de plus de trois syllabes aussi bien en français qu’en néerlandais.

En dénomination d’images*, elle a obtenu en français 57/80 à la DO 80 et 63/80 au Lexis, ce qui la situe à – 3 écart-types par rapport à des personnes dont le français est la langue maternelle. On peut observer un effet de fréquence, ses résultats étant normaux pour les fréquences élevées et moyennes, mais déficitaires pour les mots peu fréquents et très peu fréquents. On observe aussi un effet de longueur inverse, c’est-à-dire qu’elle dénomme mieux les mots longs (37/44) que les mots courts (25/36) lors de l'épreuve du Lexis.

Pour les mêmes mots que ceux du Lexis, elle obtient 59/80 en néerlandais. On observe encore un fort effet de fréquence, mais, il ne semble pas y avoir d’effet de longueur. Les erreurs sont de manière générale similaires en français et en néerlandais et consistent soit en une non réponse soit en une paraphasie sémantique. La patiente explique le fait qu’elle connaisse un mot dans une langue et pas dans l’autre par le fait qu’elle ne l’a simplement pas appris dans cette langue. Néanmoins, il faut se rappeler que de manière générale, cette patiente nie ses difficultés.

La structuration syntaxique*, appréciée par une épreuve de construction de phrases comprenant des mots imposés, semble préservée aussi bien en français qu’en néerlandais.

 

-        compréhension auditive

En désignation d’images, la patiente obtient 60/80 au Lexis. Elle se situe donc à un niveau inférieur de 3 écart-type par rapport à des francophones d’origine. Etant donné son niveau de bilinguisme antérieur à l’accident, on peut tout de même dire que ces résultats sont un peu trop faibles.

En appariemment de synonymes*, où la patiente doit retrouver deux mots ayant un sens très proche parmi 5 mots entendus, elle ne commet aucune erreur ni en néerlandais ni en français.

La patiente ne commet pas plus d’erreurs lors d’une tâche de catégorisation* où elle doit retrouver parmi 5 mots entendus celui qui ne fait pas partie de la même catégorie que les autres.

Lors d’une épreuve de génération de contraires*, elle obtient 7/10 en français et 8/10 en néerlandais.

La patiente n’a pas montré de difficultés au niveau des traitements morpho-syntaxiques* aussi bien en néerlandais qu’en français, les épreuves impliquant la référence pronominale, la voie active, passive, la négation et les propositions relatives.

 

2) Langage écrit

-        expression écrite

L’acte d’écriture en lui-même ne pose pas de problème.

Sous dictée*, ses erreurs relèvent parfois d’interférences entre le français et le néerlandais, surtout quand les mots sont très proches orthographiquement. Par exemple, elle va écrire : tulip (tulp – tulipe), sigarette (sigaret - cigarette) alors qu’elle devait écrire le mot en français. Je n’ai pas relevé d’autres types d’erreurs au niveau du néerlandais. Par contre, elle commet d’autres erreurs en français mais qui sont généralement phonologiquement correctes (hane pour âne, mareteau pour marteau) ou qui consistent en l’oubli d’accent (reverbère). Cependant l’origine de ces erreurs peut être antérieure à l’accident étant donné que la patiente n’a pas effectué sa scolarité en français.

 

-        lecture à voix haute

La lecture à voix haute est correcte aussi bien au niveau des lettres, des syllabes, des mots réguliers et irréguliers (sauf pour « escroc »), des non-mots, que d’un texte.

 

-        compréhension écrite 

Ses résultats à ce niveau sont comparables à ce qu’elle obtient en compréhension auditive.

 

3) Calcul

Les chiffres et les nombres sont lus correctement ainsi que les symboles d’opération.

Elle commet, cependant, des erreurs aussi bien en addition, en soustraction, en multiplication qu’en division lors de calcul mental. Elle obtient un total de 4/12 lors de calculs simples.

Elle commet des erreurs au niveau des faits arithmétiques, ses réponses faisant parfois partie des tables, mais pas systématiquement.

Au niveau de l’application de stratégies, il lui arrive de faire des choix non appropriés, la conduisant à de mauvaises réponses. Cependant, lorsqu’on lui signale que la réponse est erronée, elle prend le temps de réfléchir sur la stratégie à adopter, de modifier celle choisie précédemment et d’accéder à la bonne réponse.

Il est donc plutôt probable que ses erreurs soient en grande partie explicables par un manque de pratique. Elle signale d’ailleurs qu’elle ne calcule pour ainsi dire jamais mentalement, mais se sert plutôt d’une calculatrice.

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Samedi 10 juin 2006 6 10 /06 /Juin /2006 00:20
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51 Aphasie chez les polyglottes (2)

SOMMAIRE du TRAVAIL   SUITE Message 3


1. Introduction

 

 

Dans cette introduction, je vais tout d’abord présenter les raisons qui m’ont poussée à choisir ce thème. Puis, j’expliquerai quelques notions concernant l’organisation des différentes langues chez les bilingues et polyglottes. Enfin, je présenterai une patiente, Madame HH., à laquelle je ferai référence tout au long de ce travail, ce qui me permettra de faire des liens entre ce que j’ai appris au cours de mes lectures et ce que j’ai pu observer au cours de mon stage.

1.1. Pourquoi avoir choisi ce thème ?

 

Lors de mon stage, j’ai été confrontée au cas d’une aphasique bilingue. Je me suis alors rendue compte que ce sujet n’avait pas vraiment été traité lors de notre formation. J’ai donc voulu me renseigner sur les possibilités d’évaluation de ces aphasiques bilingues ou polyglottes, sur les processus de récupération des langues, ainsi que sur les variables qui influencent cette récupération. J'ai aussi voulu savoir ce qui était préconisé au niveau de la rééducation, s'il fallait travailler les langues simultanément ou une à la fois, et dans ce cas, quelle langue choisir…

 

J’ai donc réalisé une revue de littérature afin de tenter de répondre à ces différentes questions. De plus, j’illustrerai ces différents points grâce à ce que j’ai pu observer et réaliser avec madame HH., une patiente bilingue aphasique.

 

Les études portant sur l’aphasie chez les bilingues et polyglottes

Tout d'abord, je vais commencer en formulant une remarque par rapport aux études portant sur ce thème. Ensuite, je m'attarderai un peu sur l’organisation des langues au niveau cognitif puisque cela va avoir des conséquences sur l’interprétation des déficits et sur la réalisation de la rééducation.

 

Une difficulté récurrente que l'on rencontre dans les études portant sur les polyglottes est l’hétérogénéité de leur population. D'une part, les variables qui s’appliquent aux monolingues s’appliquent aussi chez eux (ex. : âge lors de lésion, localisation de la lésion…), et d'autre part, on doit leur ajouter toutes les variables qui  sont spécifiques aux polyglottes (différence dans la maîtrise des deux langues, différences dans les contextes d’apprentissage, différences dans la structure des deux langues…). Cela implique que la comparaison des différents patients est une tâche encore plus ardue que chez les monolingues et qu’il est donc encore plus difficile de montrer ou de neutraliser l’influence de certaines variables sur les déficits langagiers ou leurs récupérations

 

En ce qui concerne l'organisation du système cognitif des bilingues, il est généralement admis qu'un bilingue n’est pas à considérer comme deux monolingues en une seule personne. Ses compétences dans chaque langue sont différentes (Grosjean, 1989).

 

Pour Gollan et Kroll (2001), au niveau des modèles cognitifs s’intéressant à la représentation des différentes langues, les résultats des différentes études vont de plus en plus dans le sens de l’existence de lexiques indépendants pour les différentes langues et d’un  système sémantique commun à ces différentes langues. L’accès à ces lexiques ne se ferait pas de manière sélective, c’est-à-dire qu’un même input activerait à la fois les deux lexiques. On pourrait cependant émettre des doutes quant à l’unicité du système sémantique, étant donné que les traductions ne recouvrent pas toujours exactement les mêmes concepts, et ce surtout pour les mots abstraits. Cependant, comme Gollan et Kroll conçoivent le système sémantique comme composé de traits sémantiques, ils supposent qu’un mot d’une langue va activer des traits sémantiques qui sont extrêmement semblables, si pas totalement à ceux qui sont activés par la traduction de ce mot. Cette remarque prend toutefois toute son importance quand on parle de cooccurrence d’erreurs sémantiques au travers des langues.

En fait, la cooccurrence d'erreurs devrait être d'autant plus forte que les mots sont concrets. En effet, au plus un mot est concret, au plus celui-ci et sa traduction devraient activer les mêmes traits sémantiques, et donc, au plus il y aurait de risque que ces mots soient affectés de manière similaire en cas de lésion du système sémantique. Par contre, lorsqu'il s'agit de mots abstraits, ceux-ci et leur traduction n'activeraient pas exactement les mêmes traits et pourraient donc être touchés différemment lors d'une lésion du système sémantique. Par exemple, on peut traduire "gentil" en français par "aardig" en néerlandais. Cependant, ces deux mots recouvrent des concepts qui ne sont pas totalement semblables ainsi "gentil" peut signifier "aimable, sage", alors que "aardig" peut signifier "joli, gentil, assez grand, pas mal".

 

Dans le cas de madame HH., la patiente bilingue, j’ai pu observer des erreurs sémantiques similaires dans les deux langues lors de la passation de l’épreuve de dénomination orale du LEXIS. Cependant, le matériel de dénomination était, par la force des choses, constitué de planches représentant des mots concrets et  imageables.  Donc, il est plus que probable que les traits sémantiques activés étaient les mêmes pour les deux langues.

           

Kroll et Stewart (1994) ont réalisé un modèle hiérarchique conceptualisant les relations entre ces systèmes. Il existerait des relations bi-directionnelles entre le lexique de la langue 1, le lexique de la langue 2 et le système sémantique. Ils considèrent aussi qu’il existe une hiérarchie dans la force des liens causée par l’histoire de l’apprentissage. Ainsi, le lien partant du lexique L2 vers le lexique L1 est plus fort, puisqu’on suppose que la personne a d’abord appris le vocabulaire de L1 par rapport au vocabulaire de L2. Le lien entre le lexique de L1 et le système sémantique est aussi plus fort.


Adapté de Kroll et Stewart (1994)

 

Tout ceci est évidemment important à savoir lorsqu’un patient bilingue se présente avec un trouble de langage. Les interprétations ne seraient évidemment pas les mêmes si on considérait par exemple qu’il n’existe pas de lien entre le lexique de L2 et le système sémantique ou si on considérait qu’il existe deux systèmes sémantiques.
Ce modèle nous suggère aussi qu’une même lésion peut avoir des conséquences différentes dans les deux langues étant donné la différence au niveau de la force des liens.


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Samedi 10 juin 2006 6 10 /06 /Juin /2006 00:10
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50 L'aphasie chez les polyglottes (1)
L’évaluation de l’aphasie et sa récupération chez les bilingues et polyglottes

 

Le travail de tutorat que je vous proposerai dans les messages suivants est celui de Mademoiselle Dominique CROWET, étudiante en troisième licence en logopédie (2003-2004) et à laquelle j’ai eu la chance de servir de maître de stages.

Je ne fais que vous le transmettre en espérant qu'il vous intéressera comme il m'a intéressé. Je le couperai de façon à en faire plusieurs messages qui seront distribués en étapes pour satisfaire aux exigences des blogs.

PLAN

 

1. Introduction                                                                      Message 2

1.1. Pourquoi avoir choisi ce thème ?
1.2. Présentation de Madame HH                                     
Message 3

 

2. Comment évaluer les aphasiques polyglottes?               Message 4

2.1. Introduction

2.2. Les tests créés pour les aphasiques polyglottes
2.3. Critiques de la batterie de Paradis                               Message 5

2.4. La traduction de tests existants dans une langue           Message 6

2.5. La comparaison des résultats de tests existants dans chacune des langues

2.6. Conclusion

 

3. Comment se passe la récupération des différentes langues? Message 7

3.1. Introduction

3.2. Les différents patterns de récupération

3.3. Les facteurs influençant les déficits et la récupération     Message 8

3.4. Les différentes propositions expliquant les différents patterns de déficit et la façon dont les récupérations s'opèrent.

3.5. Quelle(s) langue(s) faut-il choisir pour la rééducation ?   Message 9

3.6. Conclusion

 

4. Conclusion générale                                                      Message 10

 

5. Bibliographie


Merci Dominique.
Bill

Kroll


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Vendredi 9 juin 2006 5 09 /06 /Juin /2006 10:00
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48  Concrétude des mots (15). Bibliographie.

 

BIBLIOGRAPHIE

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Vendredi 9 juin 2006 5 09 /06 /Juin /2006 00:40
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47  Concrétude des mots (14) Conclusions et perspectives.

 

J’espère que cette série de messages sur les effets de concrétude aura intéressé certains visiteurs. J’espère aussi qu’ils ont été suffisamment nuancés pour vous permettre de conclure au fait que les diverses théories présentées ne sont pas mutuellement exclusives. Le message précédent se terminait d’ailleurs par « il nous semble qu'ils (Breedin et al., 1994) favorisent une hypothèse de double codage sans exclure la validité potentielle des autres théories ».

 

Les dernières années ont donné naissance à un certain nombre d’études électro-encéphalographiques destinées à examiner par des moyens différents les sources potentielles des effets classiques de concrétude (voir e.a. Qin Zhang et al., 2006). Sans entrer dans les détails, ces études tendent à donner raison à une théorie comme celle de la disponibilité contextuelle (l’onde N400, reflétant un processus d’intégration sémantique, est plus importante lors du traitement des mots concrets que lors du traitement des mots abstraits). Cependant et par ailleurs, la distribution de l’activité corticale n’est pas identique pour les mots concrets et abstraits. Les mots concrets et abstraits accèderaient donc à des structures cognitives et neurologiques différentes. Ainsi, les mots concrets donneraient lieu à une plus grande activité dans les lobes pariétaux gauche et droit, dans le lobe frontal inférieur gauche. Ceci signifierait qu’on ne peut aisément accepter l’hypothèse d’un code sémantique unique et que, donc, la théorie du double codage reste pertinente mais doit être élargie. Les mots concrets conduisent à une plus grande participation des deux systèmes, le verbal et le non-verbal. Ainsi, selon Holcomb et al. (1999), l’avantage classique des mots concrets sur les mots abstraits serait du à la fois au plus grand nombre de connexions associatives (sémantique verbale) ET à l’utilisation de l’imagerie mentale.

 

Enfin, pour terminer, il est intéressant de noter que les verbes et les noms ne donnent pas lieu à un pattern d’activation cérébrale identique. La source de l’effet de concrétude et la représentation mentale n’est apparemment pas la même pour les noms et les verbes concrets. La signification de beaucoup de verbes concrets est en effet liée à la modilaté motrice (aux programmes moteurs et donc aux sites centro-pariétaux de l’hémisphère gauche) alors que la signification des noms concrets est plutôt liée à la modalité visuelle.

 

 

Bibliographie

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Vendredi 9 juin 2006 5 09 /06 /Juin /2006 00:30
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46  Concrétude des mots (13) EFFETS DE LA CONCRETUDE DES MOTS SUITE A UNE LESION CEREBRALE : LES INTERPRETATIONS. (5)

L'EFFET DE CONCRETUDE INVERSE (patient DM)


Nous avons vu diverses théories qui cherchent à rendre compte de l'avantage des mots concrets sur les mots abstraits. Seule celle de Plaut et Shallice fait référence à la possibilité d'un effet inverse, et encore dans le domaine spécifique de la lecture. Pour l'essentiel, chacune des théories avancées attribue un avantage QUANTITATIF aux mots concrets qui ont l'opportunité d'un codage additionnel non verbal (double codage), qui sont plus familiers ou qui possèdent déjà des « contextes cognitifs » ou des propriétés indépendantes du contexte (hypothèse de disponibilité contextuelle), ou encore qui ont plus de traits sémantiques que les mots abstraits (théorie adoptée et adaptée par Plaut et Shallice).

Selon Breedin et al. (1994), prises telles quelles, aucune de ces théories ne permet d'envisager un effet inverse. La perte d'un codage non verbal ou des contextes cognitifs rendrait les structures sémantiques des mots abstraits et concrets équivalentes, mais les mots concrets ne pourraient cependant pas être pour autant plus difficiles à comprendre que les mots abstraits. Il serait tout aussi difficile d'expliquer pourquoi des significations plus familières deviendraient plus vulnérables après une lésion cérébrale. Et de même, on voit mal comment une altération du système de traitement des mots pourrait conduire à de meilleures performances pour les items qui ont moins de traits sémantiques (sauf peut-être dans la théorie connexionniste de Plaut et Shallice, pour autant que celle-ci puisse être appliquée à d'autres tâches que la lecture).

Toujours selon Breedin et al., pour rendre compte de ces cas où un effet de concrétude inversé est noté suite à une altération des représentations sémantiques elles-mêmes, il est nécessaire de considérer certaines différences QUALITATIVES entre les mots concrets et abstraits. Ainsi, il semble que les attributs perceptuels (ou, plus généralement, sensori-moteurs – voir l'étude de cas) ont une importance particulière dans les représentations des mots concrets ET que l'altération de ces attributs du sens est centrale dans l'origine du trouble fonctionnels de ces patients. DM aurait donc subi une perte plus importante des aspects perceptuels de la signification des mots que des aspects non perceptuels. Ceci pourrait s'expliquer si l'on admet que les connaissances sémantiques sont distribuées dans des domaines distincts selon qu'elles sont liées aux expériences qui leur ont donné naissance (acoustiques, visuelles, kinesthésiques pour le mot « téléphone » par exemple) ou qu'elles sont de nature fonctionnelle ou factuelle et acquises dans le contexte de la langue (comme celles sous-jacentes à l'interprétation du mot « destinée » par exemple et de certains aspects du sens du mot « téléphone »).

Les localisations anatomiques des lésions cérébrales de DM et des autres patients qui ont été décrits comme présentant un effet de concrétude inversé conduisent les auteurs à proposer que les aspects perceptuels des significations des mots sont stockées dans les régions antérieures des cortex temporaux inférieurs (à l'interface entre perception et langage). Ils émettent dès lors l'hypothèse qu'un effet de concrétude inversé en compréhension de mots ne devrait apparaître qu'après lésion bilatérale des lobes temporaux (comme en cas d'encéphalite herpétique).

Bref, Breedin et al. mettent l'accent sur des différences qualitatives entre les représentations sémantiques des mots concrets et abstraits et, compte tenu de ces élaborations, il nous semble qu'ils favorisent une hypothèse de double codage sans exclure la validité potentielle des autres théories.

 

Nous verrons brièvement, dans un message ultérieur, que cette idée a été reprise explicitement par la suite.

Il restera aussi à vous envoyer la bibliographie de cette revue sur un thème qui est loin d'être pour autant clôturé. D'autant que cette revue ne fait pas référence aux articles parus dans les toutes dernières années.


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Vendredi 9 juin 2006 5 09 /06 /Juin /2006 00:20
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45 Concrétude des mots (12) EFFETS DE LA CONCRETUDE DES MOTS SUITE A UNE LESION CEREBRALE : LES INTERPRETATIONS DES FAITS. (4)

EFFETS DE CONCRETUDE DANS LES DYSLEXIES ACQUISES

L'association des différents types d'erreurs associés à la dyslexie profonde est encore aujourd'hui l'objet de multiples tentatives d'interprétation.

Ainsi, certains ont émis l'hypothèse anatomiste selon laquelle la lecture des dyslexiques profonds reflète les capacités de lecture de l'hémisphère droit et les propriétés du système sémantique de cet hémisphère. Cette hypothèse interprétative repose sur les similitudes qu'il y a entre les erreurs commises par les dyslexiques profonds et par :
- des patients dont, manifestement, seul cet hémisphère est responsable des aptitudes résiduelles de lecture (après hémisphérectomie gauche complète à l'adolescence ou à l'âge adulte) ;
- l'hémisphère droit de patients « split-brain » (dont les deux hémisphères sont entièrement déconnectés l'un de l'autre) ;
- des sujets normaux auxquels des mots sont présentés de façon très brève, au tachitoscope, au seul hémisphère droit (dans le champ visuel gauche).

Cette interprétation des dyslexies profondes (voir e.a. Cossu, da Pratti et Marshall, 1995 pour une élaboration plus circonstanciée) suppose que, suite à une lésion importante de l'hémisphère gauche, l'hémisphère droit ne subirait plus d'influences inhibitrices de la part du gauche et que ses compétences orthographiques intrinsèquement limitées se révéleraient alors au niveau des performances en lecture. Les capacités résiduelles de l'hémisphère dominant mais lésé seraient ainsi en quelque sorte « contaminées » par les capacités de l'hémisphère droit.

L'hypothèse nécessite généralement aussi que l'on postule de multiples différences qualitatives entre les voies sémantiques de lecture (adressage) des deux hémisphères cérébraux : seules des informations sémantiques très approximatives pourraient être retrouvées par l'hémisphère droit, lequel serait en plus peu compétent pour les mots abstraits.

Il est cependant possible que les voies sémantiques des deux hémisphères ne diffèrent que sur le plan quantitatif. Tel est le point de vue adopté par Plaut et Shallice (1993). Sans entrer dans les détails, nous allons tenter de décrire grossièrement les grandes lignes de leur théorie. Celle-ci tend en effet à montrer que, à une exception près, toute altération de la voie sémantique de lecture est sensée conduire à un avantage des mots concrets sur les mots abstraits. L'exception est essentielle car elle permet d'interpréter le cas de figure inverse, à savoir une lésion cérébrale qui mène à une meilleure lecture des mots abstraits que des mots concrets (le cas CAV décrit par Warrington en 1981). Un tel cas de figure est évidemment ininterprétable dans le cadre d'une théorie strictement anatomiste.


Dans le modèle connexionniste proposé par Plaut et Shallice, ce sont des réseaux d'unités (comparables à des neurones) qui traitent les stimuli et représentent les connaissances de façon extrêmement interactive. Les connaissances et les opérations de traitement sont « distribuées » de manière dynamique sur un grand nombre d'unités et de connexions entre ces unités. Il s'agit d'une élaboration des théories modulaires classiques (en termes de boîtes et de flèches) : des groupes séparés d'unités représentent différents types d'informations.
Ces réseaux sont soumis à des simulations informatiques. Ils peuvent être entraînés et peuvent « apprendre », c'est-à-dire construire des patterns d'activité sur des groupe d'unités par ajustements progressifs des « poids » associés aux connexions (des valeurs mathématiques allant par exemple de -1 à +1). Ils peuvent par exemple être entraînés à activer un sous-ensemble de traits sémantiques, les « sémèmes », correspondant aux compositions d'unités graphémiques que sont les mots. Chaque mot est associé à une combinaison particulière de sémèmes interconnectés et sont donc en interaction, les mots de même catégorie sémantique ayant plus de traits en commun ou de traits « partagés » que ceux de catégories différentes.

Ces réseaux peuvent ensuite être soumis à des « lésions » en supprimant certaines unités ou connexions et l'on peut examiner les patterns d'erreurs qu'ils commettent après ces lésions.

Dans le réseau testé par Plaut et Shallice, les sémèmes sont interconnectés. Cependant, ces interactions seules ne permettant pas d'encoder toutes les relations entre traits sémantiques (car les combinaisons de sémèmes ne peuvent s'influencer mutuellement), des «clean-up units» ou « attracteurs » ont été ajoutés au niveau sémantique. Ces unités particulières reçoivent et envoient des connexions aux sémèmes.

Lorsqu'un input orthographique (une combinaison de graphèmes) est présenté au réseau pour la première fois, le pattern d'activité sémantique engendré (le changement d'état des sémèmes) peut être très différent de la sémantique exacte du mot en question. Ce sont les interactions entre sémèmes et les interactions entre sémèmes et attracteurs qui modifient graduellement ce pattern initial dans la direction du pattern final correct.

S'il y a, comme dans la simulation effectuée par Plaut et Shallice, 68 sémèmes (pour 40 mots de cinq catégories sémantiques différentes qui sont présentés au réseau), la représentation sémantique des mots se fait en quelque sorte dans un espace représentationnel à 68 dimensions. Et, pour chaque mot, l'état de chaque sémème est représenté par un point précis dans chacune de ces dimensions.
L'état des sémèmes change au fur et à mesure des apprentissages d'appariement entre deux domaines, représentations orthographiques et sémantiques, qui ne sont liés que de façon arbitraire. Ces états se rapprochent progressivement du pattern d'activité sémantique (un point précis dans cet espace multidimensionnel) correspondant à une signification globale. Et le pattern correspondant à chaque signification connue devient un « attracteur » dans l'espace des représentations sémantiques.

Or, dans leur simulation, Plaut et Shallice ont adopté l'idée selon laquelle les mots concrets ont des représentations sémantiques plus riches que les mots abstraits. Ils ont dès lors simulé une architecture connexionniste dans laquelle les mots concrets sont représentés dans un espace sémantique qui comporte plus de dimensions que celui des mots abstraits. Les mots concrets avaient en réalité en moyenne 18,2 traits alors que les mots abstraits n'en avaient que 4,7.

Après apprentissage, le réseau complet était capable de dériver la sémantique et la phonologie des 40 mots écrits (20 concrets et 20 abstraits) qui lui avaient été présentés.

Lorsqu'on soumet ensuite ce réseau à diverses lésions, il apparaît qu'il n'y a qu'un cas qui donne lieu à un effet de concrétude inversé, c.à.d. où les mots abstraits sont mieux lus que les mots concrets. Ce cas particulier ne se produit qu'après une atteinte sélective des attracteurs. En effet, ces clean-up units, représentant des combinaisons de sémèmes, joueraient un rôle d'autant plus important que le nombre de ces sémèmes est important. Leur destruction sélective nuirait donc moins à la lecture des mots abstraits qu'à la lecture des mots concrets, ces derniers étant sémantiquement plus « riches ».

Dans tous les autres cas, le réseau reproduit le comportement des dyslexiques profonds : les mots concrets sont mieux lus que les mots abstraits, les erreurs tendent à être plus concrètes que les stimuli et les erreurs visuelles sont plus abondantes pour les mots abstraits.

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Vendredi 9 juin 2006 5 09 /06 /Juin /2006 00:00
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44  Concrétude des mots (11)  EFFETS DE LA CONCRETUDE DES MOTS SUITE A UNE LESION CEREBRALE : LES INTERPRETATIONS DES FAITS. (3)

QUE TEND A NOUS APPRENDRE LE PATIENT DRB ?


Toutes les théories examinées ci-dessus lient l'effet de concrétude classique à des différences sémantiques (ou éventuellement lexicales) entre mots concrets et abstraits. Ce que tend à nous apprendre l'étude du cas de DRB, c'est qu'un effet de concrétude peut apparaître sans trouble sémantique central et sans trouble lexical. L'effet est enregistré en compréhension auditive uniquement et, donc, dans le cadre d'un trouble d'accès à des représentationssémantiques qui, elles-mêmes, sont préservées. Dans ces conditions, il se pourrait que tout déficit d'accès à la sémantique s'accompagne d'un effet classique de concrétude. Et il est vrai qu'il n'y a pas, à l'heure actuelle, de cas décrits qui iraient à l'encontre de cette hypothèse. Une seconde possibilité est que les procédures d'accès à la sémantique ne soient pas identiques pour les mots qui ont un référent concret et pour ceux qui n'en ont pas. Seule l'étude approfondie d'autres patients de ce genre permettra de se faire une idée plus précise.

DRB présente également une anomie pour les mots abstraits que l'on peut attribuer à un problème d'accès aux représentations phonologiques de sortie au départ d'un système sémantique intact.
Une lésion fonctionnelle post-sémantique peut donc aussi donner naissance à un avantage des mots concrets ou, si l'on préfère, à une plus grande vulnérabilité des mots abstraits. A nouveau, rien nepermet aujourd'hui de penser que l'effet inverse soit possible.

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Jeudi 8 juin 2006 4 08 /06 /Juin /2006 00:10
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43  Concrétude des mots (10)  EFFETS DE LA CONCRETUDE DES MOTS SUITE A UNE LESION CEREBRALE : LES INTERPRETATIONS DES FAITS. (2)

- La théorie du nombre et de la force des liens

La troisième théorie cherchant à interpréter l'effet de concrétude classique est attachée à des modèles qui conçoivent la mémoire sémantique comme un réseau de nœuds conceptuels interconnectés les uns aux autres.
Deux facteurs sont généralement considérés comme des déterminants essentiels du recouvrement des informations dans ce genre de réseau.
Il s'agit du nombre et de la force des liens qui partent d'un nœud conceptuel vers d'autres nœuds. D'une part, au plus le nombre est élevé au moins l'activation d'un nœud source mènera à une activation importante des nœuds associés et, donc, au plus les informations associées à ces liens seront difficiles à retrouver. D'autre part, au plus un lien entre deux concepts est fort, au plus ce lien reçoit d'activation à partir du nœud source et, donc, au plus le recouvrement de l'information associée à ce lien sera aisé.

A priori, selon ce type de modèle, deux positions sont envisageables pour rendre compte de l'effet classique de concrétude.
La première fait l'hypothèse que les nœuds conceptuels des mots abstraits, dont on suppose alors qu'ils apparaissent dans une plus grande variété de contextes que les mots concrets, sont liés à un plus grand nombre d'autres nœuds, ce qui suffirait alors à expliquer l'avantage habituel des mots concrets par rapport aux mots abstraits.
La seconde position est diamétralement opposée à la première : ce seraient les nœuds conceptuels des mots concrets qui seraient liés à un plus grand nombre d'autres nœuds. Leurs représentations sémantiques seraient donc plus denses que celles des mots abstraits. Cependant, les représentations les plus denses (celles des mots concrets) contiendraient un ou plusieurs liens dont la force serait plus importante que celle de n'importe lequel des liens contenus dans les représentations moins denses des mots abstraits. Cette force d'au moins certains liens proviendrait de la fréquence avec laquelle ils sont activés par diffusion automatique de l'activation automatique d'un nœud conceptuel sur les voies qui l'unissent à d'autres nœuds conceptuels. Notons que, si l'on fait un rapprochement entre cette théorie et la précédente, il se pourrait que ce ne soit pas la fréquence même du mot dans la langue qui soit le facteur prépondérant à ce niveau, mais bien le fait que seuls certains concepts aient des propriétés CI (activées automatiquement dans tous les contextes d'énonciation).

Annette de Groot (1989) a mené une série d'expériences dont les résultats tendent à démontrer le bien-fondé de la seconde position.
La technique générale utilisée est celle de l'association verbale libre. Dans la tâche d'association « discrète », un mot est donné et les sujets sont invités à fournir le premier mot qui leur vient à l'esprit. Dans la tâche d'association « continue », les sujets doivent générer autant de mots (associés au mot cible) que possible durant un laps de temps prédéterminé. Ces tâches de recouvrement d'informations dans le réseau mnésique sont en effet supposées fournir un reflet fidèle de la façon dont les connaissances sont représentées mentalement. L'association discrète indique la force des liens (au plus un lien est fort, au moins le temps de réponse est grand). Et l'association continue indique leur nombre (la disponibilité des réponses ou l'aisance de prédication).
En tâche d'association discrète, de Groot montre que l'imageabilité des mots cibles joue un rôle essentiel : les réponses sont globalement (toutes réponses confondues) plus rapides pour les mots les plus imageables et la réponse fournie le plus souvent pour chaque mot cible est donnée plus rapidement si ce mot cible est de haute imageabilité (HI) que s'il est de faible imageabilité (FI). De plus, le nombre de réponses différentes (l'hétérogénéité des réponses) est moins élevé pour les mots HI que pour les mots FI. Enfin, les non réponses sont moins abondantes pour les mots HI que FI et la fréquence d'usage des mots n'a qu'un effet négligeable et n'entre pas en interaction avec l'effet d'imageabilité.
En tâche d'association continue, la mesure de disponibilité lexicale s'avère être plus importante pour les mots HI que pour les mots FI et, à nouveau, la fréquence d'usage des mots n'a pas d'effet significatif et n'interagit pas avec le facteur d'imageabilité.

En conclusion, les mots concrets auraient des représentations sémantiques plus denses que les mots abstraits MAIS il est plus aisé de retrouver des informations dans ces représentations les plus denses car ces dernières contiennent un certain nombre (au moins un) de liens plus forts que n'importe lequel des liens contenus dans les représentations des mots abstraits.
En d'autre termes, les gens ont des connaissances « d'experts » pour les mots concrets : ils en savent plus de choses, peut-être entre autres hypothèses grâce à des procédures d'imagerie mentale opérant sur les informations dérivées de la perception (voir note 1) et indépendamment de l'expérience subjective. Ces connaissances concernant les mots concrets sont aussi mieux partagées entre les gens que celles qui concernent les mots abstraits.


L'absence d'effet de la fréquence d'usage des mots en tâche d'association verbale discrète (on ne retrouve pas plus vite une information sémantique pour les mots fréquents que pour les mots peu fréquents) va à l'encontre de l'idée selon laquelle, une fois un mot reconnu, non seulement il y a une activation automatique et inconditionnelle des liens qui unissent ce lien à d'autres, mais aussi que cette activation a pour effet de renforcer les liens en question.
De Groot en conclut que, en tant que telle, l'activation d'un lien ne suffit pas à le renforcer et elle suggère que, pour obtenir cet effet de renforcement, l'activation doit être consciemment expérimentée ou, si l'on préfère, qu'elle doit faire l'objet d'un processus attentionnel dirigé.

Une autre interprétation paraît cependant plausible. En effet, un effet de la concrétude des mots en tâches d'associations sans effet de la fréquence de ces mots est compatible avec une idée émise plus haut. Ce ne serait pas la fréquence d'usage des mots qui engendre une activation automatique des liens qui l'unissent à d'autres, mais bien la qualité de ces liens (CI vs CD). Ce que montrerait alors l'absence d'effet de la fréquence ET l'absence d'interaction de ce facteur avec celui de concrétude, c'est que les concepts concrets fréquents ne possèdent pas, en moyenne, plus de propriétés CI (indépendantes du contexte) que les concepts concrets plus rarement verbalisés. Il n'y a en effet pas de raison a priori de penser que le concept PUTOIS a moins de propriétés CI que le concept POMME par exemple.

 

 

Note 1 : Les nœuds conceptuels des mots HI et FI ne diffèrent probablement pas qu'au niveau de leurs contenus perceptuellement dérivés. En effet, si une majorité (24,7%) des réponses fournies, en tâche d'association discrète, sont des quasi-synonymes pour les mots FI, il n'en va pas ainsi pour les mots HI (5,9%) qui, par ailleurs, sont plus susceptibles de donner lieu à des noms de sur- ou de sous-ordonnés. Or, ces informations sont sans doute, selon De Groot, basées sur des connaissances non perceptuelles.

 

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